Organisation pédagogique des établissements publics, nationaux, locaux
et des établissements privés accueillant des enfants et adolescents
atteints de déficience auditive sévère ou profonde

 

Circulaire n° 87-273 et 87-08 du 7 septembre 1987

B.O.n° 32 du 17 septembre 1987

Texte adressé aux préfets, commissaires de la République de région, directions régionales des affaires sanitaires et sociales (pour information) ; aux recteur ; aux préfets, commissaires de la République de département, directions départementales des affaires sanitaires et sociales (pour exécution) ; aux inspecteurs d’académie, directeurs des services départementaux de l’éducation et aux directeurs des instituts nationaux de jeunes sourds de Paris, Bordeaux, Chambéry et Metz.

 

Introduction

Les progrès techniques réalisés dans le domaine de l’enseignement des sourds, les transformations du contexte social et institutionnel rendent nécessaire l’actualisation des orientations pédagogiques.

L’évolution des techniques et des méthodes d’enseignement a modifié la définition même du concept de surdité. Les moyens de compensation du handicap se sont multipliés : prise en compte et développement de la langue des signes, invention des aides à la labiolecture avec leur conséquence, interprétariat, progrès des appareils de correction auditive ainsi que des méthodes d’apprentissage de la parole, utilisation du procédé Antiope et du Minitel dialogue.

Le contexte social s’est également profondément transformé : affirmation du droit à la différence, accès des sourds aux carrières professorales et éducatives, ambitions scolaires des sourds et de leurs parents, rôle primordial dévolu à la famille en matière d’éducation précoce, action des associations.

La loi d’orientation du 30 juin 1975 a pris acte de ces évolutions en affirmant le droit à l’éducation et en organisant l’orientation scolaire et professionnelle (CDES et COTOREP).

La multiplication des lieux d’éducation spécialisée, la prise en considération des handicaps associés, la volonté de développer l’intégration scolaire ont contribué par ailleurs à une mutation des pratiques pédagogiques.

Enfin, il convient de souligner l’apport des sciences et des techniques à l’éducation des sourds. La psychologie, avec Piaget et Furth, inverse le rapport du langage à la pensée. Les progrès de la psychologie du nourrisson permettent de reconnaître l’importance de l’entourage immédiat dans les premiers apprentissages. Les développements de l’informatique conditionnent l’enseignement assisté par ordinateur. La linguistique et la sociologie contribuent à cette révision profonde. L’organisation de la médecine permet le dépistage et l’éducation précoce.

Il importe de prendre en compte quelques-uns de ces facteurs de rénovation en précisant d’abord les moyens de développer la communication des enfants sourds et ensuite les adaptations souhaitables des structures pédagogiques.

I – Les moyens de développer la communication des enfants sourds

A – Communication et enseignement : un équilibre difficile

Du fait de la défaillance de son canal informatif acoustique, l’enfant sourd a tendance à mettre spontanément en œuvre une communication gestuelle. Il participe par ailleurs dans sa famille et dans la société au monde des entendants dont il doit impérativement apprendre la langue, ce qui exige des efforts d’autant plus importants que cet apprentissage est plus difficile. La pédagogie adaptée aux enfants sourds se trouve donc confrontée à deux impératifs d’égale importance. Le premier est celui d’une communication efficace et par conséquent du choix d’une stratégie qui fasse une place suffisante au canal visuel et, éventuellement, à la langue des signes française. Le second nécessite que ce choix n’entrave pas, mais au contraire favorise l’apprentissage et l’utilisation efficace de la langue française orale et écrite dans la communication spontanée et pour l’enseignement des différentes disciplines scolaires. La difficulté est telle qu’on ne saurait proposer des recettes simples. Il appartient aux équipes pédagogiques d’opérer des choix en fonction du cas de chaque enfant, de son histoire personnelle et de son environnement familial, en liaison étroite avec les familles dont le rôle est déterminant dans la réussite de l’éducation.

B – Oralisme et bilinguisme

En 1880, au Congrès de Milan, les pratiques « oralistes » étaient préconisées sans tenir compte des conditions existantes : enfants groupés tardivement dans de gros internats, sans avoir bénéficié ni d’une éducation précoce ni de l’aide de prothèses auditives. C’était se condamner à de nombreux échecs sauf recours à un quasi-préceptorat.

Au cours des dernières décennies, un ensemble théorique et pratique a été constitué par les psychologues, linguistes, audiophonologistes, audioprothésistes, orthophonistes, pédagogues spécialisés, parents et adultes sourds. On connaît mieux les conditions nécessaires et suffisantes pour que l’enfant sourd accède au langage, à la connaissance et aux professions auxquelles ses capacités lui permettent de prétendre. Mais il suffit qu’une seule de ces conditions ne soit pas remplie pour qu’un retard de développement apparaisse, c’est pourquoi les responsables locaux de l’enseignement, ainsi que chaque membre des équipes, doivent veiller à ce qu’elles soient satisfaites.

On soulignera d’abord l’importance de l’organisation du dépistage, du diagnostic, de l’appareillage et de l’éducation précoces tels qu’ils sont prescrits par la circulaire n° DGS 78/PME 2 du 24 janvier 1977. En effet, la langue maternelle s’acquiert dès la naissance au sein des familles qui, pour 96 % des enfants déficients auditifs, sont entendantes.

Quelle que soit la part faite au langage des signes, la parole et l’éducation auditive doivent rester une préoccupation essentielle. D’autant plus qu’une technique, vieille d’une vingtaine d’années mais encore trop peu employée dans les écoles, le langage parlé complété (LPC) permet, dans la majorité des cas, une réception fiable de la parole lue sur les lèvres : le taux de reconnaissance des syllabes isolées par les enfants sourds ayant appris le LPC est de 85 à 98 % alors que le taux d’information perceptible sur les lèvres seules est inférieur à 30 %.

Cependant, le LPC, complément à la labiolecture, ne facilite pas suffisamment l’expression. Dans l’échange langagier, il pourrait subsister un déséquilibre en faveur de la réception si on ne mettait pas tout en œuvre, le plus tôt possible, pour procéder à l’apprentissage de la parole.

Mais la pédagogie des jeunes enfants pourra aussi inclure un apport signé, langue des signes française ou français signé (visualisation de la langue française par emprunt au lexique de la langue des signes combiné selon les règles de la syntaxe du français) sans abandonner l’exigence de l’oralisation.

Dans la pratique, le choix existe donc entre une méthode bilingue et une méthode orale modernisée. En ce qui concerne la première, il ne saurait être question de remplacer des méthodes oralistes, qui n’aboutiraient pas à de réelles possibilités de communication pour les enfants, par le bilinguisme d’adolescents qui seraient inaptes à accroître leur culture en raison de leur incapacité à lire le français. Le bilinguisme doit conserver une place primordiale au français parlé et écrit.

La démutisation et l’apprentissage du langage oral par tous les enfants sourds sont donc plus que jamais des impératifs pédagogiques absolus.

C – Recyclage du personnel enseignant et éducatif

Afin que les professionnels puissent utiliser et comparer des techniques diversifiées, il importe de centrer, dans le cadre des moyens existants, les efforts de formation continue sur l’acquisition effective des techniques de communication : articulation, éducation auditive, langage parlé complété, langue des signes.

La formation continue peut aussi comprendre des visites dans des établissements qui présentent des réalisations avancées dans certains domaines.

II – La modernisation de l’organisation pédagogique

A – Scolarité et enseignement

1 – Le cursus scolaire

Le découpage traditionnel en quatre cycles de la scolarité dans les établissements de déficients auditifs n’a plus sa raison d’être.

Il convient aujourd’hui d’affirmer clairement que le cursus scolaire du jeune sourd s’inscrit dans le cursus commun à tous les jeunes d’âge scolaire : si les méthodes diffèrent, les objectifs sont identiques, en particulier en ce qui concerne la scolarité obligatoire. De plus, les pratiques intégratives mettent en contact enseignants spécialisés et parents de jeunes sourds, avec les références de l’école ordinaire, amenant les premiers à collaborer avec les maîtres, les seconds à comparer classe spécialisée et classe d’accueil. C’est pourquoi il est nécessaire que les uns et les autres possèdent un vocabulaire commun pour établir le dialogue. Enfin, il est fondamental que le jeune prenne une conscience claire du développement de son propre cursus scolaire, le passage d’une classe à une autre étant le signe d’une progression, et du caractère commun à tous les jeunes de ce cursus qui ne se termine pas avec la scolarité obligatoire.

À compter de la prochaine rentrée, il conviendra donc d’utiliser le vocabulaire en usage dans les établissements scolaires ordinaires.

  • École maternelle
  • École élémentaire :
    • Cours préparatoire (CP)
    • Cours élémentaire, comprenant le cours élémentaire première année (CE1) et le cours élémentaire deuxième année (CE2) ;
    • Cours moyen, comprenant le cours moyen première année (CM1) et le cours moyen deuxième année (CM2).

L’appellation des classes tiendra compte, d’une part, de l’âge moyen du groupe, d’autre part, et surtout du programme effectivement appliqué dans la classe, en référence aux programmes officiels de l’éducation nationale, dans les différentes disciplines autres que l’enseignement de la langue et plus particulièrement dans le domaine des mathématiques.

  • Collège (premier cycle de l’enseignement du second degré) :

Les appellations 6e, 5e, 4e et 3e seront appliquées. Il est rappelé que l’enseignement des collèges fait partie de la scolarité obligatoire.

  • Établissements dispensant un enseignement technique et professionnel :

Les appellations de 1ère année de CAP (CAP1), 2e année (CAP2), 3e année (CAP3), voire 4e année de CAP (CAP4), sont conservées. Il en est de même pour les classes préparant aux BEP : 1ère année de BEP (BEP1), 2e année de BEP (BEP2). La mention de la (ou des) spécialité(s) professionnelle(s) de la classe pourra être indiquée.

Le passage dans le second cycle du second degré, pour les élèves aptes à en tirer profit, devra être étudié en vue de résoudre les problèmes posés par le nécessaire soutien scolaire à l’intégration.

2 – Les programmes

Sauf en ce qui concerne l’apprentissage et l’enseignement de la langue française, il n’y a pas lieu de formuler des programmes spécifiques : les programmes de l’éducation nationale seront la référence. Ils correspondent en effet aux intérêts, aux aptitudes et au développement des jeunes en général. Il ne saurait être question d’invoquer le retard dans l’acquisition de la langue française pour abaisser le niveau de l’enseignement dans les autres disciplines : le jeune sourd, gravement déficitaire sur le plan de la communication en français, est souvent comparable aux autres enfants dans d’autres domaines du développement, des aptitudes et des motivations. Le professeur s’efforcera de faire découvrir et de construire les concepts afférents aux différentes disciplines, de faire assimiler des connaissances malgré le décalage souvent existant entre ce que l’élève est capable de comprendre et ce qu’il peut exprimer par la langue.

Le professeur devra donc étudier les Instructions officielles de l’éducation nationale (arrêté du 23 avril 1985 et annexes) afin de prendre conscience des objectifs à atteindre. L’adaptation de l’enseignement aux enfants sourds réside dans l’utilisation des moyens de communication employés, les degrés possibles de la verbalisation et le choix des progressions.

B – Organisation pédagogique d’établissement

1 – Le projet pédagogique d’établissement

Les conceptions pédagogiques varient selon l’inspiration théorique, les caractéristiques des enfants, leurs situations personnelles. Chacune peut présenter des résultats positifs sur certains points. Le dialogue entre spécialistes doit cependant être organisé. Un établissement est un ensemble dont l’efficacité baisse lorsque les projets ne sont pas harmonisés. Dans les évolutions actuelles, seuls conserveront leur raison d’être les établissements qui auront su trouver une unité des objectifs. Les établissements sont invités à assurer cette nécessaire unité par l’élaboration ou l’actualisation du projet pédagogique.

Ce projet devra prendre en compte l’ensemble des technologies nouvelles :

  • moyens de communication propres aux personnes sourdes ;
  • moyens informatiques dans ses deux aspects : enseignement assisté par ordinateur et initiation technologique indispensable à l’adaptation au futur ;
  • sous-titrage télévisuel grâce au procédé Antiope ;
  • utilisation du Minitel dialogue, etc.

On insistera particulièrement sur l’organisation de l’intégration scolaire qui doit devenir un objectif permanent, prioritaire, à poursuivre avec détermination.

2 – L’évaluation de l’action pédagogique

Par rapport à ce projet pédagogique qui détermine les objectifs et par rapport au cursus scolaire institué dans l’établissement, une évaluation régulière des acquis des élèves est indispensable.

  • Chaque élève doit prendre une conscience claire du niveau de connaissance qu’il a atteint à un moment donné de sa scolarité et de ce qu’il lui faut acquérir.
  • Chaque famille a droit de savoir quels objectifs sont visés pour son enfant par l’éducation et l’enseignement dispensés, tout comme elle a droit d’être tenue régulièrement au courant du déroulement du cursus scolaire de son enfant.
  • Chaque professeur doit être en mesure de faire le point sur la progression de son enseignement en appréciant, le plus finement possible, les acquis de chacun des élèves ainsi que le niveau moyen du groupe classe dont il a la responsabilité.

Les méthodes, procédures et techniques d’évaluation devront faire l’objet d’études menées par niveau scolaire afin d’adapter au mieux les progressions d’enseignement en vue des examens officiels. Pour l’enseignement de la langue parlée et écrite en particulier, des épreuves spécifiques, permettant à chaque stade de l’éducation une évaluation précise du niveau atteint par chacun des enfants sourds concernés, tant sur le plan de la réception que sur le plan de l’expression, devront être mises au point le plus rapidement possible.

3 – Les études surveillées

Dans le développement de l’ensemble du cursus scolaire, aussi bien que dans les classes préparant aux examens officiels, une place devra être faite aux études surveillées ou dirigées, complément indispensable pour des jeunes internes ou demi-pensionnaires, de l’enseignement dispensé par les professeurs durant l’horaire scolaire en vigueur. La durée et la répartition en seront variables selon l’âge des jeunes.

Elles permettront aux élèves de réaliser des travaux personnels d’application, le plus souvent, de ce qu’ils viennent d’apprendre en classe. C’est là aussi qu’ils feront progressivement l’apprentissage du travail libre et responsable. Pour les jeunes privés de l’encadrement familial, les études surveillées sont un aspect essentiel de la scolarité et s’intègrent dans le projet pédagogique et éducatif.

4 – L’accueil des jeunes sourds avec handicaps associés

Les jeunes sourds sévères et profonds constituent dans la plupart des cas la population des établissements spécialisés. Un accueil particulier devra toutefois être réservé, dans chaque établissement, en fonction de la demande des parents, aux jeunes sourds présentant un ou plusieurs handicaps associés. Les adaptations nécessaires devront être entreprises rapidement, au niveau de prestations de service plus spécifiques et surtout de la formation complémentaire des personnels.

Ce type d’accueil devra s’adresser surtout aux familles résidant dans le département ou la région proche, de telle sorte que les jeunes soient accueillis en externat ou en internat de semaine de façon à éviter, autant qu’il est possible, en fonction des handicaps, une séparation trop prolongée avec la famille.

En outre, lorsque, du fait d’un handicap prédominant, l’enfant sourd a été placé dans un établissement proche mais relevant d’une autre catégorie que celle des déficients auditifs, l’école pour jeunes sourds devra s’efforcer de fournir le soutien rééducatif et pédagogique sans lequel cet enfant resterait trop souvent privé de tout moyen de communication.

C – L’ouverture des établissements

Les circulaires des 29 janvier 1982 et 1983 ont défini la politique d’intégration scolaire et ses modalités : service de soins et d’éducation spécialisée à domicile (SSESD), intégration individuelle totale ou partielle avec soutien pédagogique, classes annexées, créations d’antennes de façon à rapprocher des utilisateurs les ressources qu’offre un établissement. L’intégration au niveau professionnel permet d’ouvrir l’éventail des métiers proposés en fonction des débouchés locaux et des goûts individuels. Ces actions méritent d’être poursuivies et intensifiées, avec la prudence requise, en fonction de la gravité du handicap et dans un contexte de soutien individuel et familial permanent.

Une prochaine circulaire définira cette politique d’ouverture qui ne se limite pas au secteur de l’enseignement. Elle doit s’étendre au milieu parental, aux sourds adultes, aux entreprises et organismes économiques, c’est-à-dire à l’ensemble du tissu social qui entoure l’enfant, l’adolescent puis l’adulte sourd.

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Les problèmes posés par l’application de ces directives, ainsi que les conséquences à l’égard de l’évolution des établissements, seront régulièrement évoqués au cours de réunions entre les responsables de ces établissements, les services du ministère des affaires sociales et de l’emploi et ceux du ministère de l’éducation nationale chargés de définir et de faire évoluer les pratiques pédagogiques des établissements pour enfants et adolescents déficients auditifs.

Je vous saurais gré de bien vouloir me faire part des difficultés que soulèveraient ces instructions (ministère des affaires sociales et de l’emploi, direction de l’action sociale, sous-direction des professions sociales et du travail social, service des conseillers pédagogiques et techniques, sous-direction de la réadaptation, de la vieillesse et de l’aide sociale, bureau RV 1 - et ministère de l’éducation nationale, direction des écoles, sous-direction de l’innovation et de l’adaptation scolaires, bureau DE 13).

Pour le ministre de l’éducation nationale et par délégation :
Le directeur du Cabinet,
M. ROGER
Pour le ministre des affaires sociales et de l’emploi et par délégation :
Le directeur adjoint du Cabinet,
B. MAIGORN
Le secrétaire d’État chargé de la Sécurité sociale,
A. ZELLER

 

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Daniel Calin © Tous droits réservés Dernière révision : samedi 22 décembre 2007 – 12:00:00